Fabien
Neretsé, ancien haut fonctionnaire rwandais, a été reconnu coupable par
la cour d’assises de Bruxelles d’avoir participé au génocide des Tutsi
dans son pays en 1994.
Le Monde avec AFP Publié aujourd’hui à 10h03, mis à jour à 10h22

Le procès a pu se tenir grâce à la loi de
compétence universelle, qui permet de juger en Belgique toute personne
qui commet un crime de droit international en dehors du territoire du
royaume. Si du moins – ce correctif a été apporté à la version initiale
de la loi –, l’une des victimes a la nationalité belge. Il a donc fallu
la patience et la ténacité d’une famille, les proches de Claire Beckers,
pour amener l’accusé devant ses juges.
Mme Beckers
vivait à Kigali, mariée à un Rwandais tutsi. Avec son époux et leur
fille, Katia, ils ont été assassinés, peu de jours après le crash de
l’avion, le 6 avril 1994, qui transportait le président hutu Juvénal
Habyarimana, l’événement qui a déclenché la vague de massacres. La
famille, affolée, avait appelé en vain l’ambassade de Belgique et les
casques bleus, avant de se réfugier chez des voisins, puis de tenter de
fuir.
Mme Beckers
pensait que sa nationalité belge la protégerait, elle et ses proches.
Au contraire, son mariage avec un Tutsi et le soutien présumé de
Bruxelles au Front patriotique rwandais (FPR) exposait davantage cette
militante des droits de l’homme, tombée la première sous les balles de
miliciens hutu Interahamwe. Selon l’accusation, Fabien Neretsé, qui
habitait la même rue que la famille, aurait averti l’armée et les
milices que celle-ci tentait de s’échapper. Onze de ses voisins au total
furent tués le 9 avril. Deux des enfants du couple belgo-rwandais ont
pu échapper aux tueries. Lire aussi Génocide au Rwanda : le droit de savoir et le devoir de vérité
Aidé par un défenseur, Me Jean Flamme, qui soutient que son client a été « détruit »
par les fausses accusations portées contre lui alors même qu’il aurait,
au contraire, sauvé des Tutsi, l’accusé nie tout en bloc. Interrogé
pendant plus de huit heures par la présidente de la cour, il conteste la
thèse du parquet fédéral qui fait de lui « un suspect de première catégorie »,
à savoir l’un des planificateurs du génocide. Il réfute les treize
meurtres et trois tentatives de meurtre dont il doit répondre. Il
conteste les nombreux témoignages à sa charge, trop bien « choisis », dit-il. « Choisis par qui ? », l’interroge la présidente. « Ça, je l’ignore », répond-il.
Il
aurait pourtant, selon ces témoins, participé à des réunions de milices
Interahamwe au cours desquelles des appels au massacre des « cafards » tutsi étaient lancés. « Faux », réplique-t-il.
Exclu du Mouvement révolutionnaire national pour le développement
(MRND), le parti unique d’inspiration chrétienne-démocrate au pouvoir
jusqu’en 1991, il ne pouvait, à l’en croire, soutenir et financer les
Interahamwe, comme l’affirment pourtant plusieurs témoignages qui
décrivent l’ancien notable comme un « seigneur local ». Il
aurait aussi fondé une école en lien, elle aussi, avec les milices hutu.
Aux professeurs de cet établissement qui l’accusent aujourd’hui, il
réplique que c’est eux qui incitaient les enfants hutu à s’en prendre
aux Tutsi. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Rwanda, les enfants du génocide
L’homme,
pataud, voûté, appuyé sur une béquille, a choqué certains témoins
rwandais présents aux premières audiences. Subira-t-il pour autant le
même sort que ses prédécesseurs, condamnés souvent à de lourdes peines,
oscillant entre dix et trente années de détention ? L’un d’eux, Bernard
Ntuyahaga, ancien officier des Forces armées rwandaises condamné en 2007
à vingt ans pour le meurtre de dix casques bleus belges, a en outre été
expulsé vers Kigali en décembre 2018.
Epaulant
un accusé qui réfute tous les éléments à sa charge, les avocats de
Fabien Neretsé s’efforcent, eux, d’instiller le doute dans l’esprit de
jurés qui connaissent mal des événements tragiques mais déjà lointains.
Ils vont aussi insister sur la difficulté de démontrer l’implication de
l’accusé dans un génocide, à savoir qu’il aurait voulu s’attaquer
délibérément à un groupe ethnique bien déterminé. Le verdict devrait
tomber à la mi-décembre.
Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, correspondant)
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